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La Matière des Emotions

Création chorégraphique, 45 min / 1 danseuse

Note d’intention

En 1993, la chorégraphe Odile Duboc crée « Projet de la matière ». Les danseurs sont amenés à se remémorer des sensations corporelles (souplesse, dureté, suspension, équilibre…) initiées au contact de différentes matières et à restituer ces états de corps sur scène. L’expérience sensitive du corps au contact de matières (ou « objets tactiles ») est expérimentée en conscience, puis mobilisée par la mémoire indépendamment des objets eux-mêmes.

Lorsque j’ai découvert ce projet de recherche chorégraphique d’Odile Duboc, j’ai compris une vérité essentielle concernant ma propre pratique de la danse hip hop. C’est notamment parce que mon corps a été en contact avec des « matières » (des mots, des sons, des lieux, des lumières) tout au long de son existence qu’il a ce besoin de danser, et spécifiquement cette danse hip hop. La danse lui permet de rejouer et de revivre à l’infini des sensations vécues mais non réfléchies, non conscientisées. Sensations agréables, sensations désagréables. Toutes sortes de sensations sur lesquelles se sont greffées des émotions (joie, peur, sérénité, colère…). La danse hip hop me permet de revivre sans cesse ces émotions et de leur donner une forme, de les orienter, de les apaiser, voire de m’en délecter. La mémoire inconsciente (corporelle et psychique) de sensations et d’émotions est le moteur de ma danse hip hop.

La personnalité du danseur/de la danseuse hip hop se révèle quand il/elle interprète la musique en faisant appel à son vécu intime et interne. J’avance l’idée que c’est la mémoire d’émotions et de sensations passées que le danseur/la danseuse hip hop fait jaillir de son corps lorsqu’il/elle danse, en projetant émotions et sensations sur une rythmique, en les incarnant dans des mouvements codifiés pour les revivre et les sublimer. Pour aller chercher ses états émotionnels/sensitifs et leur donner une forme dansée, le rythme vocal est un support essentiel selon moi. Ce qu’on appelle le flow (débit vocal rythmé) est un support essentiel pour le danseur/la danseuse hip hop ou issu(e)s des danses urbaines – dans la musique rap, dans les musiques jamaïcaines (dancehall), dans des formes métissées et dérivées comme le raggamuffin, le grime, la trap. Plus largement, toute voix qui porte en elle un rythme, un débit, un flux provoque un ensemble d’émotions/sensations qui inspire le danseur/la danseuse.

La voix rythmée est selon moi une « matière » sonore chargée d’émotions au contact de laquelle le danseur/la danseuse hip hop déclenche instinctivement des états émotionnels qui lui sont propres. Il/elle sent et ressent « quelque chose » au contact de la matière vocale rythmée. Et le rythme est essentiel dans le processus d’expression de la danse hip hop, car c’est ce qui permet au danseur/à la danseuse de mettre en ordre des émotions disparates et contradictoires, de donner une forme et une structure à cet inconscient qui occupe en permanence son corps.

La voix étant elle-même un enchevêtrement de moments vécus, d’émotions contenues, de sensations présentes, elle est un double bienveillant qui permet au danseur/à la danseuse de donner à voir son moi intérieur.

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La voix rythmée mais aussi la voix murmurée, la voix susurrée, les voix mêlées provoquent des sensations et des émotions. Toute voix ou tout ensemble de voix portées par un flux est une matière pour la danse.

La recherche chorégraphique portera et s’appuiera sur plusieurs questionnements :

- Quelles sensations physiques/quelles émotions provoque telle ou telle matière vocale rythmée? Quel mouvement de danse le corps exprime-t-il alors instinctivement et en suivant quelle forme/quelle structure ?

- Peut-on identifier ce que la mémoire sensorielle/émotionnelle a mobilisé pour danser ? Les connexions inconscientes entre matière de la voix et mouvements du corps sont-elles mémorisables et reproductibles - comme Odile Duboc l’expérimentait avec ses danseurs en partant de la matière physique ?

La création sonore sera conçue comme un entremêlement de voix et de faisceaux de voix, auquel les mouvements de danse viendront eux-mêmes s’entrelacer. L’écriture de la pièce chorégraphique portera à la fois sur le processus de création et sur les rapports entre matière vocale et matière dansée : intrication, fusion, dissociation.

Synopsis

Au commencement étaient les voix et les rythmes, la voix de notre mère et celles de nos proches, les bruits et rythmes intra-utérins. Rythme et voix sont indissociables de notre naissance. Notre psychisme les reconnaît et les recompose une fois adulte à l’audition d’une matière vocale, d’un flux de voix ; et des émotions primordiales surgissent malgré nous. Cela peut être un murmure, un chuchotement, quelque chose qui suscite en nous un bien-être « océanique ».

Notre corps rencontre au fil de son existence d’autres matières vocales qui s’entrelacent aux sons originels et constituent une mémoire émotionnelle qui nous est propre. Telle est la base sur laquelle se développent nos émotions. Nous réagissons au contact de certaines voix, de certaines rythmiques.

Cette mémoire est insondable, profonde, primordiale, unique. Elle nous agit. Elle détermine la manière dont nous bougeons, dont nous nous mouvons.

La pièce chorégraphique La Matière des Émotions mettra en scène :

- la construction d’une mémoire émotionnelle : le corps sensible réagit à la matière vocale  et se construit dans la sensation. Le mouvement et l’énergie du corps naissent de la voix/du flux vocal. Le corps recherche son identité propre, ce qui le fait réagir, ce qui le touche. À partir de là, les émotions vont pouvoir prendre forme.

- le déploiement d’un corps guidé par l’émotion : les voix rythmées, le flux vocal, le débit d’une voix portent et guident le corps vers une danse qui lui est propre, à fleur de peau, émotive et sensible. L’émotion que dégage la voix humaine entre en résonance avec l’émotion qui naît du corps de la danseuse. Un dialogue en miroir s’instaure entre des voix et des états émotifs corporels. A travers le mouvement et l’énergie, des paysages émotifs se dessinent.

Le travail d’écriture se concentrera sur le processus qui va de la genèse du corps sensible à l’expression d’émotions par le corps dansant. L’enjeu de la recherche chorégraphique étant de définir ce qui fait matière pour qu’éclose une émotion dansée.

Distribution

chorégraphie et interprétation Marie Phliponeau

création sonore Alice Guerlot-Kourouklis

création lumière Louise Jullien

regard extérieur Frédéric Le Van

photographe plateau Emilie Blondy